Hibernatus et le Multi-media par Fernand Bonaguidi

Pierre Albaladéjo, le plus ancien et le plus célèbre des consultants TV n’ a pas hésité à faire la remarque suivante.

“A la Télé, contrairement à la radio, il faut faire parler l’image, l’important n’est pas ce que l’on dit mais ce que l’on voit“.

“Aujourd’hui, ils font des tables rondes, des émissions entre spécialistes…j’aurai refusé cette escalade.”

Sage parole de Bala, qui n’a rien perdu de son bon sens.

Mais revenons à plus de 50 ans en arrière.

Nous sommes le 24 Juin 1958 aux Goudes, une calanque marseillaise où se sont regroupés sur la terrasse d’un cabanon une vingtaine d’habitants du quartier autour du seul poste de télévision de ce petit port de pêche.
France Brésil, demi-finale de la Coupe du Monde 1958 est télévisée, et c’est le premier match en direct de l’équipe de France auquel on peut assister, car son groupe (le 2) n’a pas été choisi pour les retransmissions, pas plus que son quart de finale contre l’Irlande.

Jusque-là, les rares personnes possédant un téléviseur ont eu droit aux matches du Brésil, de la Suède de l’Allemagne et quelques résumés des buts de Fontaine et des exploits de Kopa, Piantoni et de l’Olympien Jean-Jacques Marcel.

A la 30eme minute, alors que la France s’accroche tant qu’elle peut à dix contre onze après la blessure de Jonquet, apparait la mire “Nous nous excusons de cette interruption de l’image….”.

On aura quand même le son, ce qui fera dire à ma grand-mère que la France a gagné en entendant qu’un certain Pelé a marqué les buts.
Forcément, avec un nom pareil, il ne peut être que Français.
A un quart d’heure de la fin, l’image reviendra pour un triomphe brésilien 5 à 2 et la réduction du score de Piantoni.
Malgré tout, ça restera pour moi un souvenir inoubliable avec la découverte du football international.
A 10 ans, on est plein de rêves.
Imaginons maintenant qu’un de ces marseillais décident de voyager vers le pôle nord (à l’époque, il y en avait très peu qui dépassait Avignon) et qu’il se retrouve coincé dans la glace de la banquise.
Et que 57 ans plus tard, on le retrouve et le ranime à la vie.
On pourrait rejouer l’Hibernatus de Louis de Funès (Avec Sarkozy dans le rôle, je trouve qu’il lui ressemble.).
Et là, il friserait l’infarctus en tombant dans le monde du multimédia.
Télévision, Radio, Mobiles, Presse, Web bien sûr, toute une profusion d’images, de parlotes, de publicités, de paris en ligne vont lui tomber dessus.
Moi-même, en écrivant ce texte, je me demande si je n’en rajoute pas.

Les consultants sont embauchés à prix d’or, avec une surenchère particulière entre Canal Plus et Bein Sport, avec aussi France Télévision qui s’y met aussi (Hé, c’est notre pognon, quand même).
On ne peut pas zapper sans tomber sur des plateaux où s’échangent des banalités à faire pâlir Justo Fontaine et Raymond Kopa.
Consultants, une ou deux grandes gueules, mais aussi toujours la blonde de service (j’ai pourtant rien contre les jolies filles) à coup de sourires avec son jolie minois.
Autour d’un bateleur, on discute en coupant les cheveux en quatre, croquis à l’appui, on a aussi droit à la mi-temps du match au plateau terrain, et patati et patata.

Tout juste si on te passe deux ou trois actions intéressantes, mais pas plus, vaux mieux voir la tête à Desailly.
Et quand ça peut devenir intéressant, pub, pub et repub.

Bon, on nous dira qu’on est des aigris, des jaloux, qu’on voudrait bien être à leur place.
Mais on a pourtant le droit de ne pas accepter ce cirque médiatique et repenser un peu au football.
Alors, heureusement qu’on a internet et qu’on peut toujours s’indigner sur miroirdufootball.com ça soulage.

Hibernatus préfèrera repartir vers sa banquise en imaginant tout seul les 13 buts de Justo Fontaine.

A moins de retourner aux Goudes, la-bas, rien n’a changé.
Quand à nous, on ira si on le peut sur la chaine allemande ARD, un seul commentateur qui laisse respirer le match, pas de consultant, qu’est ce que ça repose!

Et qu’est ce que ça coute moins cher!
Fernand Bonaguidi Septembre 2015